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- conte de la pierre - ¬« Ces instants o√Ļ il suffit d’un souvenir ou de moins encore, pour glisser hors du monde. ¬ » Cioran

Messagers du temps par "Mireille Disdero" rapporté par

mardi 9 décembre 2003, par Mireille-Caroline

Je suis une gargouille de pierre accroch√©e au monument des vivants. Ils m’ignorent. Ind√©finiment. Je les observe. D√©tach√©e. Ils habitent les grands fonds d’une mer atmosph√©rique dans laquelle je r√™ve de plonger. Je ne suis pas un monstre. Seuls les humains le croient. Ils ont invent√© le mot. Je me contente de ma portion d’√©ternit√©. Mais n’imaginez pas que le temps ne compte pas. Si vous le pensez, votre esprit est l√©ger comme les plumes de ces volatiles qui se posent parfois sur mes ailes fig√©es. Le temps au contraire m’habite. Il est sans fin. Je le porte dans mon ventre, comme le fruit d’un dieu violent.

Je suis une gargouille de pierre accroch√©e au monument des vivants. Ils m’ignorent. Ind√©finiment. Je les observe. D√©tach√©e. Ils habitent les grands fonds d’une mer atmosph√©rique dans laquelle je r√™ve de plonger. Je ne suis pas un monstre. Seuls les humains le croient. Ils ont invent√© le mot. Je me contente de ma portion d’√©ternit√©. Mais n’imaginez pas que le temps ne compte pas. Si vous le pensez, votre esprit est l√©ger comme les plumes de ces volatiles qui se posent parfois sur mes ailes fig√©es. Le temps au contraire m’habite. Il est sans fin. Je le porte dans mon ventre, comme le fruit d’un dieu violent.

Je n’√©chappe √ l’attraction de l’inerte qu’une fois par mill√©naire. Une br√®che de quelques heures et je revis aux mouvements. Imaginez des battements de cŇ“ur espac√©s de mille ans. Tentez d’√™tre moi. Et concevez en vous ce cŇ“ur min√©ral qui devient chair, chaleur et mouvement. Une pierre transform√©e en lave. Rien n’est plus br√ »lant √ vivre.

*

La derni√®re fois que cela s’est produit, une pluie acide inondait la capitale. Les humains s’affadissaient tristement sous l’eau br√ »l√©e. Ils allaient f√™ter l’an 2001, f√©brilement. A petits pas. Du haut de mon toit gris-bleu, ce jour-l√ , j’ai senti mes ailes se d√©tendre. Lentement. Inexorablement. Et mon regard charnel s’ouvrir sur l’horizon.

Au bout de quelques heures d’√©veil √ la chair, j’ai pu enfin me d√©tacher de la muraille dans une douleur exquise. Mon vol au d√©part a √©t√© comme une chute de plomb. Bien s√ »r, des ann√©es de p√©trification n’aident pas √ l’envol. Pourtant, j’ai r√©ussi √ devenir l√©g√®re. Mon sable s’est transmu√© en lave de sang. J’ai survol√© la ville longtemps, habit√©e d’une joie magique.

Quand je me suis pos√©e dans les grands fonds de la capitale, la nuit effa√ßait les murs et seules de froides lumi√®res factices portaient la vue. Mais j’√©tais transfigur√©e, ivre de sensations. Je n’avais plus grand chose d’une gargouille. Mon enveloppe charnelle glissait, fluide, le long des rues. Je flottais presque sans effort. Habit√©e de fi√®vre. Touch√©e par la condition humaine.

Au bout d’un certain temps, comme la t√™te me tournait de toute cette vie en moi, j’ai voulu la partager avec les hommes. Je me suis faufil√©e dans une de leur cave √ musique. Une descente au cŇ“ur des cŇ“urs. Une foule en flot et Slam m’a soudain envelopp√©e. Touch√©e, dans√©e, embrass√©e‚€¶ Personne n’a cru que mes ailes √©taient vraies. Certains m√™me, d√©guis√©s, me ressemblaient. J’√©tais des leurs, enfin.

Ils f√™taient le prochain mill√©naire, cette nuit-l√ . Leur effervescence commen√ßait √ couler dans mes veines souples. Les humains aiment f√™ter le temps, ils ont besoin de le fractionner. Moi, c’est diff√©rent. Je suis un sablier qui le porte. Rien ne change, tout est mouvement.. Et j’aime les hommes, leurs faiblesses, leurs rires fragiles qui se brisent sur mon regard, parfois.

Alors, cette nuit-l√ , je les ai suivis dans la joie et l’agitation. J’ai bu, j’ai dans√©. J’ai couru, j’ai cri√© comme eux. J’ai √©cout√© battre la pierre de mon coeur.

Dans les bras d’un homme aux yeux de silice, j’ai appris la s√®ve chaude des caresses, la vie en mouvement. Il m’a enseign√© le d√©nuement. Le rire. L’inach√®vement. Je lui ai offert quelques moments de lave, la fusion des dieux.

A l’heure bleue, j’ai reconnu les premiers assauts de la pierre dans mon corps. Une tristesse profonde m’a emmur√©e. D√©tach√©e de lui. Je me suis enfuie vers ma haute muraille. Ma nature ne m’a pas donn√© le temps de le pr√©venir, de lui dire adieu. De le serrer contre moi. Une derni√®re fois.

Pendant mon vol vers la forteresse du ciel qui m’aspirait, je me suis retourn√©e un instant, vers les grands fonds de la capitale.

J’ai alors senti passer sur mes yeux, la lame br√ »lante de sa silhouette qui se dissipait dans le temps. Mon cŇ“ur de pierre a cri√© vers lui, puis je me suis fig√©e. Silence. Ange noir.

D’ici √ mille ans, quand je m’incarnerai √ nouveau, son √Ęme en poussi√®re me servira de messag√®re. Elle me rappellera au monde des vivants. Je serai conjugu√©e √ tous les temps. Et parmi les humains qui n’existent pas encore mais qui bougent d√©j√ , √ l’int√©rieur de moi, je me dilapiderai. Prise dans les serres des mill√©naires, je serai la pierre du coeur qui s’ouvre, se donne, √©clate √ la vie.

Mireille Disdero
- disdero-castets@wanadoo.fr

Illustration : La gargouille de Notre Dame

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